Je me rappelle encore, dans une de mes classes, à la fin du cours. J'entends le prof dire qu'on a une semaine pour rendre un travail qui, normalement, demandait un mois. Sauf que ce semestre-là, j'avais plus de dix matières, et dans chacune, au moins un projet en cours. Le prof, lui, ne voyait que son propre cours. Il ne voyait pas tout ce qu'il y avait derrière.
Pour moi, c'était une charge en plus sur des charges déjà pleines. Je me suis demandé comment faire pour réussir, mais en même temps rester excellente. Et je n'ai pas trouvé de réponse : c'était presque impossible d'allier les deux. Soit je réussissais tout simplement, soit j'étais excellente sans réussir, excellente dans l'échec.
Je me suis assise, j'ai ouvert mon ordinateur, et comme beaucoup d'entre nous, j'ai ouvert ChatGPT. Je lui ai exposé le problème. Il ne m'a jamais dit que c'était impossible : il a toujours été optimiste, jamais pessimiste. Il m'a rassurée, il m'a dit qu'on pouvait le faire, lui et moi. Et moi, j'ai rigolé, parce que je savais que c'était surtout lui qui allait tout faire. On ne le dit pas souvent, mais on est nombreux dans ce cas.
Ce petit moment, tout seul, n'a l'air de rien. Mais il pose une question plus large que je n'ai pas arrêté de me poser depuis : jusqu'où cet outil va-t-il nous accompagner, et qu'est-ce que ça change pour nous ?
1. Le compte à rebours a commencé, que faire ?
Cette semaine, dans un entretien accordé à The Economist, Elon Musk a affirmé que l'IA pourrait dépasser l'intelligence combinée de l'ensemble des humains d'ici environ cinq ans, ajoutant qu'il n'y aurait bientôt presque rien que l'IA ne fasse mieux que nous, à part être humain. Ce n'est pas la première fois qu'il avance ce genre de chiffre : il avait déjà évoqué, en juin, un horizon de quatre à cinq ans sur X.
C'est là, je pense, que se trouve le vrai sujet. Pas dans l'anecdote d'un devoir rendu en urgence, mais dans cette question : si une machine peut bientôt "penser" mieux que nous dans presque tous les domaines, qu'est-ce qui nous reste ?
C'est ce débat que j'ai envie d'ouvrir ici, pas du côté de l'inquiétude, qui aura son propre article, mais du côté de ce que ça peut apporter à la jeunesse, si on l'utilise bien.
2. L'IA n'invente rien
On a tendance à parler de l'IA comme d'une force qui nous dépasse, presque étrangère à nous. Mais il faut se rappeler d'où elle vient : l'IA s'inspire de l'homme. Tout ce qu'elle sait, tout ce qu'elle propose, elle l'a appris de nous. Si l'humain s'arrête, l'IA s'arrête. Ce n'est pas qu'une image : une étude publiée dans Nature en 2024 a montré que lorsqu'un modèle d'IA générative est entraîné sur trop de contenu produit par d'autres IA, et de moins en moins par des humains, sa capacité à produire des réponses variées et fiables s'effondre. Sans apport humain continu, l'IA ne progresse pas : elle se dégrade.
Source : Shumailov et al., "AI models collapse when trained on recursively generated data", Nature, 2024
Ça change beaucoup de choses dans la façon dont on devrait l'utiliser. La jeunesse ne devrait pas tout lui donner en pensant que c'est elle qui va tout faire à notre place. Ce n'est pas en abandonnant qu'on reste à la hauteur : c'est en continuant à se donner, à réfléchir, à apporter quelque chose qu'elle n'a pas.
3. L'IA propose mais l'humain commande
Ça fait longtemps que j'utilise l'IA, et ce qui m'étonne le moins, c'est justement ça : c'est moi qui la corrige. C'est moi qui lui donne mes propres précisions, mes propres envies. Elle me propose des choses, mais tant que je ne lui ai pas dit exactement ce que je voulais, ça ne cadre jamais. La preuve, c'est qu'elle me demande elle-même des précisions avant de commencer. C'est comme si je lui donnais des commandes, et qu'elle, elle exécutait, en améliorant. L'IA n'est pas là pour faire le travail à ma place, elle est là pour améliorer la façon dont je le fais.
C'est comme si je lui donnais des commandes, et qu'elle, elle exécutait, en améliorant.
Et ce n'est pas qu'une impression personnelle. Le Baromètre Talents 2026 de SKEMA-EY, mené auprès de 1 609 étudiants et jeunes diplômés, montre que 96 % d'entre eux ont déjà utilisé un outil d'IA générative, et 61 % l'utilisent au moins une fois par jour. Mais surtout : 48 % insistent pour que l'IA reste un outil de soutien, pas un outil de contrôle. Autrement dit, ce que je vis dans mon coin, garder la main, corriger, préciser, c'est une exigence que presque un jeune sur deux formule aujourd'hui.
Sources : Baromètre Talents 2026, SKEMA Business School × EY
4. Le bon usage de l'IA
Ce que je viens de décrire, garder la main, corriger, préciser, ce n'est pas propre à moi. C'est un principe qu'on peut appliquer à n'importe quel usage de l'IA. Et il y a une autre dimension à ça : le temps.
L'IA nous fait gagner un temps précieux dans nos différentes tâches et responsabilités. S'en priver aujourd'hui serait presque un excès d'orgueil, comme si on refusait un outil qui existe pour nous faciliter la vie. Mais en devenir dépendant nous abrutirait tout autant. Le bon usage se trouve quelque part entre les deux : ni le rejet, ni l'automatisme.
Pour que l'IA joue en ta faveur, quelques réflexes changent tout :
Définis ton besoin avant d'ouvrir l'IA. Sais-tu exactement ce que tu cherches, ou tu attends qu'elle te le dise ?
Limite ton usage. Ce n'est pas parce qu'elle est disponible qu'elle doit intervenir à chaque étape.
Comprends ton sujet avant de chercher. Une base à toi, même petite, te permet de juger ce qu'elle te propose ; sans elle, on accepte tout ce qu'elle dit.
Garde un esprit critique sur ses réponses. Elle se trompe, elle généralise, elle invente parfois. Te fier aveuglément à elle, c'est renoncer à la partie du travail qui t'appartient.
C'est cet équilibre-là qui fait la différence entre une IA qui t'élève et une IA qui t'efface.
Ce que je viens de décrire, ce n'est pas qu'une affaire de jeunes qui utilisent l'IA seuls dans leur coin. Ça concerne aussi ceux qui les entourent, et ça nous concerne tous, à des degrés différents.
5. Ce que l'IA change pour nous tous
Aux parents
Vous n'êtes pas sans savoir que vos enfants portent des dons et des talents que, parfois, vous avez du mal à nommer ou même à repérer. Aujourd'hui, à l'ère de l'IA, laissez-les être créatifs. Laissez-les se faire une idée de ce qu'ils peuvent devenir en s'appuyant sur cet outil.
Ça commence plus tôt qu'on ne le pense. Des chercheurs ont observé que des enfants dès l'âge de six ans se construisent déjà leurs propres représentations de l'IA et l'utilisent à un niveau qui évolue avec eux (Sacan et al., 2022). Ce n'est donc pas un sujet réservé aux adolescents : vos enfants s'approprient déjà ces outils, bien avant que vous ne pensiez à en parler avec eux.
Et ce qui fait vraiment la différence, ce n'est pas l'IA elle-même, mais le cadre que vous posez autour. La recherche montre que lorsque les parents fixent des restrictions claires sur l'usage des écrans, l'IA peut avoir une influence positive sur la façon dont leurs enfants utilisent leurs appareils (Glassman et al., 2021). Autrement dit : votre rôle ne disparaît pas avec l'IA, il devient encore plus déterminant.
Sources : Sacan et al., 2022 ; Glassman et al., 2021, cités dans "Parenting in the Age of Artificial Intelligence"
Apprenez-leur à l'utiliser à bon escient, pas à le fuir, pas à s'y abandonner. Et surtout, rappelez-leur une chose simple : leur valeur ne dépend pas d'une IA, elle dépend de leur Créateur. Cet outil ne fait qu'amplifier ce qu'ils sont déjà.
Vous n'avez pas besoin de tout comprendre à l'IA pour bien accompagner vos enfants. Ce qui compte, c'est de rester présent : demandez-leur ce qu'ils font avec, pourquoi, et ce que ça leur apporte. Un enfant qui explique son usage de l'IA à un parent est déjà un enfant qui l'utilise avec plus de recul.
À toi, jeunesse
À cette jeunesse que j'aime tant, prometteuse, débordante de créativité : nous avons devant nous un outil capable de nous donner les moyens de devenir ce que nous rêvons d'être, à condition de travailler correctement. Ceux qui sont venus avant nous ont durement travaillé pour obtenir des choses que nous, aujourd'hui, pouvons atteindre en faisant les bonnes recherches. Alors ne gaspillons pas ça. Utilisons cet outil pour nous propulser, pour nous ouvrir les portes d'un monde aux possibilités multiples.
Mais sans jamais oublier une chose : ce même outil gâche des vies. Ce même outil peut être néfaste. C'est un sujet que nous aborderons dans un prochain article, mais retiens déjà que rien de ce qui est puissant n'est sans danger.
Conclusion
L'IA arrive vite, plus vite qu'on ne l'imaginait il y a encore un an. Mais elle reste ce qu'on en fait. Elle n'invente rien qui ne vienne pas, quelque part, de l'homme. Alors la question à se poser n'est pas "est-ce que l'IA va tout faire à ma place ?", mais plutôt : qu'est-ce que je continue à apporter, moi, pour rester à la hauteur de ce qu'elle me propose ?
C'est là, je crois, que se joue vraiment l'avenir de cette génération, pas dans la peur d'être remplacée, mais dans la capacité à rester présente, à corriger, à exiger mieux.
Écrit par Grace Kabondo
